Réuni dimanche dernier sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, chef de l’État, le Conseil des ministres a examiné trois dossiers aux implications économiques directes: le dispositif de suivi quotidien des prix et de la disponibilité des produits de base, l’avancement des projets ferroviaire et portuaire liés à l’exploitation minière, et les marchés de gré à gré destinés au raccordement des nouvelles stations de dessalement de l’eau de mer.
Pris isolément, ces dossiers relèvent de secteurs distincts. Pris ensemble, ils dessinent une même logique : celle d’un État qui entend réaffirmer son rôle de régulateur, accélérer des investissements jugés structurants et sécuriser des ressources considérées comme stratégiques.
Les instructions présidentielles, formulées de manière précise et assorties, pour plusieurs d’entre elles, d’une exigence d’exécution immédiate, laissent entrevoir un resserrement du pilotage public sur des segments sensibles de l’économie nationale.
Prix des produits alimentaires: renforcer les instruments de régulation du marché
Selon le communiqué de la Présidence de la République, le premier volet des décisions concerne la protection du pouvoir d’achat. Le président de la République a ordonné des « mesures immédiates » destinées à doter le pays d’un mécanisme de suivi quotidien des prix et de la disponibilité des denrées essentielles sur l’ensemble du territoire national.
Un premier chantier vise la chaîne de distribution: un projet de texte doit instaurer « une réglementation stricte » de l’activité des intermédiaires de vente entre les producteurs et les citoyens, maillon déterminant dans la formation des prix finaux.
Le deuxième chantier cible le marché des viandes. Le Premier ministre est chargé d’ouvrir une « enquête immédiate » sur le rôle négatif de certains importateurs dans l’accaparement et la hausse des prix des viandes importées, ainsi que sur les bouchers qui les écoulent au tarif des viandes locales.
L’enquête devra aussi éclairer l’écart de prix des viandes importées constaté chez les détaillants d’une wilaya à l’autre, voire d’un quartier à l’autre, souligne la même source. Il s’agit moins d’un simple contrôle que d’une remise à plat des circuits, de l’importation jusqu’à l’étal.
Le troisième levier relève de la régulation par l’offre. Le ministre de l’Intérieur, en coordination avec les walis, doit mettre en place un mécanisme permettant d’acheter localement les excédents de production, de les stocker, puis de les remettre sur le marché dès les premiers signes de variation des prix, afin de préserver le pouvoir d’achat.
Le ministère du Commerce intérieur est, lui, chargé d’élaborer un système de plafonnement des prix et de fixation des marges bénéficiaires pour les légumes, les légumineuses, les pâtes et les viandes, « en tenant compte des chaînes de production et de commercialisation ».
Enfin, le suivi sera décentralisé: les directeurs du commerce, sous la responsabilité des walis, assureront le suivi local quotidien des produits de large consommation. Les brigades de contrôle des prix seront multipliées, avec des sorties de terrain quotidiennes et permanentes tout au long de l’année.
Une base de données numérique conçue conjointement par les ministères de l’Intérieur et du Commerce intérieur et par le Commissariat à la numérisation, jouera le rôle de mécanisme d’alerte et permettra aux services concernés d’intervenir en cas de hausse anormale.
Pris dans leur ensemble, ces instructions combinent plusieurs registres d’intervention: la réglementation des circuits, l’enquête sur les pratiques, l’action directe sur l’offre et le contrôle de terrain. Leur efficacité dépendra toutefois de la qualité de leur mise en œuvre, notamment de la capacité des administrations locales à produire des données fiables et à réagir rapidement aux signaux d’alerte.
Infrastructures minières et ferroviaires : accélérer les projets structurants
Le deuxième dossier examiné porte sur deux chantiers complémentaires: la ligne ferroviaire minière reliant Bled El Hadba au port d’Annaba et le quai minier prévu dans le cadre de l’extension de ce port. Le chef de l’État a souligné que le quai phosphatier du port d’Annaba est devenu « un enjeu régional et méditerranéen » qu’il faut remporter afin de l’exploiter « dans les meilleurs délais », ajoute le communiqué.
Cette formulation traduit la place accordée à la valorisation du phosphate dans la stratégie économique nationale. Pour créer de la valeur, le projet de Bled El Hadba repose sur une chaîne logistique cohérente: extraction, transport ferroviaire, stockage et embarquement portuaire.
Sans voie ferrée performante ni quai dédié, la capacité d’exportation resterait contrainte. L’articulation entre la ligne ferroviaire et l’infrastructure portuaire apparaît ainsi comme une condition de la compétitivité de la filière sur des marchés où les coûts logistiques pèsent lourd.
Le second volet concerne l’extension du réseau vers le Sud. Le président a ordonné « le lancement immédiat » depuis Tamanrasset du projet de ligne ferroviaire Laghouat-El Meniaa-In Salah-Tamanrasset.
Le communiqué ne précise ni calendrier détaillé ni enveloppe financière, mais l’instruction marque la volonté d’engager sans délai un axe appelé à relier le nord du pays à son extrême sud.
Les retombées attendues sont multiples. En matière de transport, une liaison ferroviaire sur cet itinéraire offrirait une alternative au tout-routier pour le fret et les voyageurs.
Sur le plan territorial, elle contribuerait à désenclaver des wilayas éloignées et à structurer l’activité économique autour de ses gares. En termes de compétitivité, la baisse potentielle des coûts d’acheminement des marchandises et des ressources minières renforcerait l’attractivité des projets implantés dans le Sud.
Sécurité hydrique : rationaliser les investissements et préserver les ressources
Troisième axe: l’eau. Le Conseil a examiné des projets de marchés conclus par entente directe pour les travaux de raccordement des nouvelles stations de dessalement de l’eau de mer aux réseaux d’alimentation des wilayas de Chlef, Mostaganem et Tlemcen. Le président a demandé que ces trois wilayas, placées en situation prioritaire, soient desservies en eau dessalée « dans les plus brefs délais ».
L’extension du raccordement à d’autres wilayas n’est pas écartée, mais elle est strictement encadrée : chaque cas sera étudié techniquement, afin de déterminer avec précision les ressources locales en eaux de surface et souterraines avant le recours au dessalement.
Cette approche au cas par cas introduit un critère de rationalité dans l’investissement: le dessalement, technologie exigeante en capital et en énergie, ne sera pas généralisé mécaniquement, mais réservé aux territoires dont les ressources conventionnelles s’avèrent insuffisantes.
Le chef de l’État a par ailleurs renewed son insistance sur « un contrôle strict » de l’octroi des autorisations de forage de puits, « afin de protéger les eaux souterraines ». Dans un contexte de tension sur la ressource, la multiplication de forages mal maîtrisés menace les nappes, dont le renouvellement est souvent lent. Ce rappel vise à établir un équilibre entre l’offre issue du dessalement et la préservation des réserves souterraines.
Ces deux orientations devront être intégrées au projet de loi d’orientation agricole, en cours d’élaboration, qui sera soumis à un Conseil des ministres consacré au secteur de l’agriculture. Le choix de les inscrire dans ce texte relie la politique de l’eau à celle de la production agricole, premier utilisateur de la ressource.
Au-delà de la diversité des dossiers, les décisions du Conseil des ministres dessinent une même ligne directrice: celle d’un État qui entend peser davantage sur les équilibres économiques, qu’il s’agisse de la formation des prix, de la logistique des filières stratégiques ou de la gestion de l’eau.
La régulation des marchés protège le pouvoir d’achat, l’accélération des infrastructures vise à créer de la valeur et à désenclaver les territoires, tandis que la rationalisation des investissements hydriques cherche à préserver des ressources limitées. Cette convergence traduit une approche où la régulation et l’investissement sont pensés de manière complémentaire.
S. I.





























