Dans un monde qui érige l’individu autonome en modèle universel, elles continuent, malgré de profondes transformations, à placer la famille élargie, la solidarité entre générations, l’entraide et l’appartenance au groupe au centre de l’existence sociale.
Il serait abusif d’en faire les uniques dépositaires de la solidarité communautaire. D’autres populations, notamment issues de sociétés rurales ou de migrations relativement récentes, ont également conservé des structures familiales étendues. Il faut aussi rappeler que les populations communément regroupées sous les appellations de Gitans, Manouches, Sintés ou Roms présentent des histoires et des modes de vie très différents.Il ne s’agit donc ni d’inventer une mystérieuse « âme gitane », ni de transformer une population réelle en objet romantique. Il s’agit de partir d’une observation plus concrète : certaines communautés gitanes ont mieux résisté que la société dominante à la réduction de l’individu à une existence essentiellement privée, professionnelle et marchande.Cette particularité mérite d’être interrogée, car elle nous renseigne peut-être moins sur les Gitans que sur ce que la société capitaliste moderne a perdu.
Avant l’individu, la communauté
L’individu isolé n’a pas toujours constitué la cellule élémentaire de la société. Pendant l’essentiel de l’histoire humaine, l’existence s’est organisée au sein de communautés : familles élargies, clans, villages, corporations, communautés paysannes, quartiers populaires. L’individu appartenait à un ensemble de relations qui le précédait et lui survivait. Ces sociétés n’avaient évidemment rien d’idyllique. Elles étaient traversées par les hiérarchies, les rapports patriarcaux, les contraintes religieuses, l’autorité des anciens et les antagonismes sociaux. La communauté pouvait protéger mais également opprimer. Elle possédait néanmoins une caractéristique fondamentale : une grande partie de la reproduction quotidienne de la vie s’effectuait en dehors du marché, des rapports marchands. Garder un enfant, prendre soin d’un malade, accompagner un vieillard, nourrir momentanément un parent sans ressources, héberger un proche ou soutenir une famille frappée par un décès ne constituaient pas des « services » marchands. C’étaient des obligations sociales. La solidarité ne relevait pas d’un supplément moral ajouté à la société. Elle était incorporée dans son fonctionnement quotidien.L’une des erreurs les plus fréquentes consiste à réduire le capitalisme à un système économique. Le capitalisme est également une formidable puissance de transformation des rapports humains. Pour que la force de travail puisse circuler, il faut arracher les individus aux anciennes dépendances territoriales et communautaires. Le paysan attaché à sa terre doit pouvoir devenir ouvrier. L’ouvrier doit pouvoir quitter une région pour une autre. Aujourd’hui, le salarié doit pouvoir changer d’entreprise, de ville, parfois de pays, selon les besoins de l’accumulation et de la concentration du capital. Marx avait saisi cette dimension révolutionnaire du capitalisme : la bourgeoisie ne se contente pas de produire des marchandises. Elle bouleverse continuellement les rapports sociaux hérités du passé. L’industrialisation a vidé des campagnes, créé d’immenses concentrations urbaines et séparé des millions d’individus de leurs anciennes communautés. Le XXe siècle a prolongé cette évolution avec l’exode rural, la mobilité professionnelle, la généralisation du salariat et l’éclatement géographique des familles. Le capital avait besoin d’une force de travail mobile. Il a contribué à produire l’individu mobile.
De la famille élargie à l’individu atomisé
La transformation est spectaculaire. Pendant longtemps, plusieurs générations vivaient sous le même toit ou dans un périmètre relativement réduit. Grands-parents, enfants, petits-enfants, oncles, tantes et cousins formaient un environnement quotidien. La famille contemporaine s’est considérablement contractée. D’abord famille nucléaire composée des parents et des enfants, elle est devenue dans de nombreux cas encore plus réduite : couples sans enfants, familles monoparentales, personnes vivant seules, personnes âgées isolées. Cette évolution comporte une dimension émancipatrice qu’il serait absurde de nier. Elle a permis à des millions d’individus, notamment aux femmes et aux jeunes, de s’affranchir de certaines tutelles familiales. Mais l’émancipation à l’égard des anciennes dépendances s’est accompagnée d’une nouvelle dépendance : celle envers le marché. Ce que la communauté n’assure plus doit être obtenu autrement. Et, très souvent, acheté. L’exemple de la société algérienne est, à cet égard, particulièrement révélateur. Longtemps réputée pour la force de ses solidarités familiales, villageoises et de voisinage, elle a connu en quelques décennies une profonde désagrégation de ses structures communautaires. Dans les villages comme dans les quartiers urbains, la famille élargie, l’entraide entre voisins, la prise en charge collective des enfants, l’assistance spontanée aux personnes âgées ou aux familles en difficulté constituaient autrefois des pratiques largement répandues. L’urbanisation accélérée, l’exode rural, la crise du logement, la mobilité sociale, l’extension des rapports marchands et la montée des aspirations individuelles ont affaibli ces solidarités. La famille s’est resserrée, les générations se sont davantage séparées, les relations de voisinage se sont distendues et l’intérêt individuel a souvent pris le pas sur les anciennes obligations collectives. La société algérienne, qui se représentait volontiers comme une société de fraternité et de solidarité, découvre ainsi elle aussi les effets de l’atomisation moderne : chacun se replie davantage sur son foyer, ses intérêts, sa réussite personnelle et sa survie économique. Ce basculement montre que l’esprit communautaire n’est jamais acquis définitivement. Il peut disparaître très vite lorsque les conditions sociales qui le faisaient vivre sont détruites. Au regard de cette évolution générale, les communautés gitanes apparaissent presque comme une exception historique. Là où tant de sociétés, notamment algériennes, autrefois profondément communautaires ont vu leurs solidarités traditionnelles se déliter sous l’effet de l’urbanisation, du salariat, de la mobilité et de l’individualisation marchande, elles semblent avoir opposé une résistance beaucoup plus forte à cette dynamique de dissolution. Chez certaines communautés gitanes, en revanche, la famille élargie demeure une réalité quotidienne, les générations restent fortement liées, les grands événements de l’existence continuent d’engager le collectif et l’entraide conserve le caractère d’une obligation sociale plutôt que d’une vertu facultative. Elles ne sont évidemment pas demeurées intactes ni étrangères à la modernité, mais elles semblent avoir préservé, mieux que beaucoup d’autres, le noyau essentiel de l’organisation communautaire. Dans un monde où presque toutes les anciennes communautés se défont, les Gitans apparaissent ainsi moins comme les survivants d’un passé révolu que comme l’une des dernières résistances vivantes à l’atomisation sociale.
(Suivra)




























