Le 1er Novembre 1954 ne marque pas seulement le début de la lutte armée pour l’indépendance. Il ouvre une période durant laquelle toutes les forces susceptibles de contribuer à la reconnaissance de la cause algérienne sont appelées à jouer leur rôle. Quatre ans plus tard, le football devient à son tour un instrument de cette bataille.
Avril 1958 : le départ qui change une vie
Rachid Mekhloufi a 22 ans. Né à Sétif, il évolue à l’AS Saint-Étienne depuis 1954 et a déjà porté à quatre reprises le maillot de l’équipe de France. La Coupe du monde en Suède, prévue quelques semaines plus tard, pourrait consacrer son ascension.
Mais, en avril 1958, deux compatriotes viennent bouleverser son destin : Abdelhamid Kermali, alors joueur de Lyon, et Mokhtar Arribi, qui évolue au RC Lens. Ils lui annoncent le projet de rejoindre Tunis pour participer à la création d’une équipe algérienne au service de la lutte pour l’indépendance, une initiative portée par Mohamed Boumezrag.
Mekhloufi se souvient de ses premières inquiétudes. Effectuant son service militaire, il sait qu’il risque d’être considéré comme déserteur. Il est également blessé lors du match contre Béziers, à la veille de son départ. Mais, à sa sortie de l’hôpital, ses deux compatriotes l’attendent toujours. Il faut récupérer son passeport au siège de Saint-Étienne et partir rapidement.
Le voyage s’effectue clandestinement, en passant par la Suisse puis l’Italie, avant de rejoindre Tunis. Dans la voiture de Mokhtar Arribi se trouvent également Abdelhamid Bouchouk et Saïd Brahimi, deux autres footballeurs professionnels. La peur d’être arrêtés accompagne ce périple de deux jours.
Ce récit, livré au Monde, éclaire la dimension personnelle de son engagement : Mekhloufi n’abandonne pas une carrière achevée, mais un avenir prometteur. Il choisit de mettre son talent au service d’une cause qu’il juge supérieure à ses ambitions sportives.
Le onze du FLN face aux sanctions internationales
Le 13 avril 1958, l’équipe du FLN prend forme à Tunis. Elle rassemble une dizaine de professionnels algériens partis de France et devient progressivement une véritable représentation sportive de l’Algérie en lutte.
La Fédération française de football saisit la FIFA. L’instance internationale ne reconnaît pas cette sélection et des mesures sont prises contre les joueurs concernés. Surtout, les équipes nationales qui accepteraient de l’affronter s’exposent à des sanctions. Les fédérations hôtes doivent donc trouver des moyens de contourner ces restrictions, notamment en présentant parfois leurs formations sous une appellation différente de celle de leur sélection nationale.
Ces pressions ne sont pas sans conséquences. Certains pays hésitent à recevoir les Algériens. Mekhloufi raconte notamment que l’équipe n’a jamais joué en Égypte, où les responsables du football craignaient des difficultés avec la FIFA. En Pologne, les joueurs doivent même insister pour que le drapeau algérien soit hissé et l’hymne national entonné avant une rencontre.
Ces épisodes montrent que l’enjeu dépasse largement le sport. Autoriser l’équipe du FLN à jouer, c’est accepter de donner une visibilité à une nation qui revendique son indépendance.
Quatre années pour faire connaître l’Algérie
Entre 1958 et 1962, les joueurs sillonnent plusieurs continents. Ils affrontent des équipes en Europe de l’Est, en Asie et dans le monde arabe, notamment en Yougoslavie, en URSS, en Chine, au Nord-Vietnam, en Irak, en Libye, en Jordanie, au Maroc et en Tunisie.
Selon les statistiques citées dans l’entretien du Monde, la sélection aurait disputé 83 rencontres, pour 57 victoires, 14 nuls et 12 défaites. Ces tournées permettent à ses membres de rencontrer des dirigeants politiques, des personnalités révolutionnaires et des journalistes. Rachid Mekhloufi évoque notamment ses rencontres avec Hô Chi Minh et Zhou Enlai.
Pour lui, cette expérience constitue également une école de la vie. Au contact de joueurs plus âgés et plus expérimentés, il gagne en maturité et affine son jeu. L’aventure du FLN transforme ainsi le jeune attaquant de Saint-Étienne en un joueur plus accompli, sans jamais effacer la raison première de son engagement.
Du 1er Novembre à l’indépendance : un héritage national
En 1962, l’indépendance ouvre une nouvelle page. L’Algérie peut désormais construire ses propres institutions sportives et sa sélection nationale officielle. Plusieurs membres de l’équipe du FLN poursuivent leur carrière, tandis que Mekhloufi retrouve Saint-Étienne, où il remportera encore des titres, avant de contribuer ensuite au développement du football algérien.
À l’occasion du 72e anniversaire du 1© Novembre 1954, son parcours rappelle que la Révolution s’est aussi exprimée sur les terrains de football. Ces hommes ont transformé leur notoriété en moyen de mobilisation internationale et accepté de compromettre leurs carrières pour servir une aspiration collective.
Le 1er Novembre a ouvert le combat pour l’indépendance ; en avril 1958, le onze du FLN lui a donné une tribune mondiale. Pour Rachid Mekhloufi et ses compagnons, le maillot algérien n’était pas seulement une tenue sportive : il était le symbole d’une nation qui voulait exister librement aux yeux du monde.




























