Alger et Bamako ont officiellement tourné la page de deux années de brouille diplomatique. À la faveur d’une visite de travail effectuée lundi par le Premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, qui a été reçu par le Président Abdelmadjid Tebboune, les deux pays ont acté leur réconciliation. On annonce déjà la visite prochaine du président de la Transition malienne, Assimi Goïta. Au-delà du protocole, ce rapprochement redessine les équilibres sécuritaires et diplomatiques de toute la région sahélienne.
Par Kahina Ait Yahia
Il aura suffi d’un déplacement de deux jours pour acter ce que la diplomatie algérienne préparait discrètement depuis plusieurs semaines : le retour à des relations apaisées entre Alger et Bamako.
Le décor était planté dès la descente d’avion. Arrivé lundi matin à la tête d’une importante délégation, Abdoulaye Maïga a été accueilli sur le tarmac de l’aéroport international Houari-Boumediene par son homologue algérien, Sifi Ghrieb. Honneurs militaires, entretiens au salon d’honneur, puis un geste hautement symbolique : le Chef du gouvernement malien s’est rendu au Monument des Martyrs pour y déposer une gerbe de fleurs, hommage appuyé à la mémoire des chouhada de la révolution et rappel de la profondeur historique du compagnonnage algéro-malien.
Rien, dans ce protocole, n’a été laissé au hasard. La visite intervient deux semaines à peine après un entretien téléphonique, le 9 août, entre Sifi Ghrieb et Abdoulaye Maïga, initié côté algérien sur instruction directe du Président Tebboune. Elle s’inscrit dans une séquence de réchauffement enclenchée depuis le 10 juillet, avec le retour croisé des ambassadeurs et la réouverture des espaces aériens entre les deux capitales – solde de tout compte, en somme, de quinze mois de rupture ouverte après la destruction d’un drone militaire malien dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025.
L’audience présidentielle : «De sages conseils»
Reçu en audience par Abdelmadjid Tebboune, en présence notamment du ministre d’État aux Affaires étrangères, Ahmed Attaf et du conseiller diplomatique de la présidence, Amar Abba, Abdoulaye Maïga s’est dit porteur d’un message écrit du Président Goïta. À sa sortie, il a livré une déclaration à la presse dans laquelle il a salué la teneur des échanges avec le chef de l’État algérien.
Le Premier ministre malien a affirmé que le Président Tebboune lui avait prodigué de «sages conseils» sur l’avenir des relations entre les deux pays. Il a insisté sur le fait que l’Algérie et le Mali partagent une histoire commune, constituant, selon lui, un point de départ pour s’inscrire dans la marche de la modernité et du progrès, les deux peuples étant, selon sa formule, «condamnés à cheminer ensemble» vers la prospérité.
Maïga a également transmis les remerciements d’Assimi Goïta pour l’invitation qui lui a été adressée, une invitation que le président de la Transition malienne aurait perçue comme une marque de considération envers lui-même et envers le peuple malien. Le Chef du gouvernement malien a précisé que Goïta avait donné son accord de principe pour effectuer une visite officielle en Algérie, la date devant être fixée ultérieurement par les canaux diplomatiques habituels.
Dans son message, transmis par Maïga, le président de la Transition malienne a lui-même relevé que l’Algérie et le Mali «partagent la même géographie» – un écho direct à une formule qu’aurait employée le Président Tebboune, selon laquelle la réalité géographique ne se change ni ne se contourne. Une manière, pour les deux chefs d’État, de justifier l’obligation de cheminer ensemble vers la prospérité de leurs peuples respectifs.
Dans son intervention, le Premier ministre malien a également convoqué l’histoire des deux pays, évoquant les luttes communes menées à travers les âges pour la libération, la résistance au néocolonialisme et la défense de la dignité humaine et africaine. Il a cité, à ce titre, les universités de Mdaourouch et de Tombouctou comme d’anciens foyers de rayonnement du savoir, un patrimoine qu’il a présenté comme un socle sur lequel l’Algérie et le Mali peuvent bâtir leur marche commune vers la modernité.Sur le plan protocolaire, Maïga a également tenu à rappeler l’appel téléphonique «fructueux» qu’il avait eu deux semaines plus tôt avec le Premier ministre algérien, Sifi Ghrieb, sur instruction du Président Tebboune, assurant que le Mali, sous la conduite d’Assimi Goïta, «ne ménagera aucun effort» pour donner corps à la vision commune des deux pays. Il a de son côté salué la position du Président Tebboune, qui a toujours affirmé que l’Algérie ne s’immiscerait jamais dans les affaires intérieures du Mali, réitérant que le respect de la souveraineté et la non-ingérence demeurent les piliers fondamentaux de cette vision partagée.
Le Sahel et la question de la souveraineté au menu :
Selon les propos rapportés de M. Maïga, le Président Tebboune aurait, de son côté, réaffirmé les constantes de la position algérienne sur la région du Sahel. Le Premier ministre malien a replacé cette rencontre dans une perspective plus large, celle de la Confédération des États du Sahel (AES), qui réunit le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Il a explicitement précisé que la vision commune évoquée avec Tebboune ne concernait pas le seul Mali, mais était également partagée par le président nigérien, le général d’armée Abdourahamane Tiani, et le président burkinabè, Ibrahim Traoré, au nom de cette même Confédération. Il avait déjà évoqué, début août, une convergence totale de vues entre Assimi Goïta et Abdelmadjid Tebboune autour du respect de la souveraineté des États et du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures.
Au-delà de la poignée de main protocolaire et du langage feutré des communiqués, c’est toute l’architecture sécuritaire du Sahel qui est en train de se redessiner sous l’impulsion du président algérien.
Le rapprochement acté ce lundi ne se limite donc pas à un simple exercice de normalisation bilatérale. Il traduit, côté algérien, la volonté de ne pas laisser le Sahel basculer durablement hors de sa sphère d’influence naturelle, dans un contexte où la présence de groupes armés terroristes le long des 1 300 kilomètres de frontière commune, l’instabilité persistante au nord du Mali et le repositionnement des puissances extra-régionales imposent une coordination sécuritaire de proximité.
Côté malien, ce réchauffement permet aux autorités de transition de rééquilibrer ses appuis diplomatiques, sans renoncer pour autant à ses partenariats stratégiques avec Moscou ni à sa doctrine de non-ingérence, réaffirmée par Maïga lui-même.L’insistance des deux parties sur le respect de la souveraineté des États et le principe de non-ingérence n’est pas un hasard de langage : elle vise autant les puissances occidentales, accusées par les régimes de transition sahéliens d’ingérence répétée, que d’éventuelles pressions extérieures sur le dossier malien. En se posant en interlocuteur privilégié de l’AES, l’Algérie retrouver un rôle de médiateur et de garant de la stabilité régionale qu’elle avait historiquement endossé, notamment lors des accords de paix inter-maliens successifs.
La prochaine visite annoncée d’Assimi Goïta à Alger sera, à cet égard, un test grandeur nature de la solidité de ce réchauffement. Aucune date n’a pour l’heure été fixée, les modalités devant être arrêtées par la voie diplomatique habituelle. Mais le signal envoyé ce lundi est sans ambiguïté : Alger entend redevenir un pivot incontournable de la stabilité sahélienne, à un moment où la région reste l’un des théâtres les plus instables du continent africain.
K. A. Y.





























