Dans les régions arides, la question de l'eau douce est devenue stratégique. Le dessalement de l'eau de mer est l'une des réponses les plus utilisées, mais aussi l'une des plus coûteuses en énergie. Noreddine Ghaffour, professeur à l'Université des sciences et technologies du roi Abdallah (KAUST), en Arabie saoudite, travaille depuis plus de trente ans à rendre ces procédés plus sobres, plus propres et plus abordables. Son parcours, de l'ingénierie mécanique à la direction d'une plateforme de recherche stratégique, résume l'évolution d'un domaine désormais central pour la sécurité hydrique mondiale.
Membres du Haut Conseil de la communauté scientifique nationale à l’étranger noms, missions et responsabilités
La plateforme dont il a pris la présidence en novembre 2025 réunit les compétences du campus en dessalement, réutilisation de l'eau, science des matériaux et ingénierie des systèmes, et sert aussi la stratégie nationale « Vision 2030 ». Son rôle est de piloter la stratégie de recherche interdisciplinaire et les partenariats avec les pouvoirs publics, l'université et l'industrie. Passer de chef de groupe à responsable d'une plateforme stratégique marque un cap : il ne s'agit plus seulement de produire des résultats de laboratoire, mais de les faire sortir des murs de l'université.
C'est dans cette troisième famille, et dans les approches hybrides, que se concentre une grande partie de ses contributions.
Une formation d'ingénieur, puis la spécialisation en membranes
Noreddine Ghaffour est d'abord ingénieur : il est titulaire d'un diplôme en génie mécanique et énergie, rattaché à l'INGM/INSA (Algérie/France), obtenu en 1991. Il poursuit à l'université de Montpellier, en France, où il décroche un master en ingénierie des procédés de séparation par membranes en 1992, puis un doctorat dans la même discipline en 1995. Montpellier est un pôle reconnu dans le domaine des membranes, et ce choix oriente toute sa carrière. De 1995 à 1998, il y reste comme ingénieur R&D et chercheur postdoctoral au Laboratoire des matériaux et procédés membranaires (LMPM). Les sources que j'ai consultées ne détaillent pas la période comprise entre 1998 et son arrivée à KAUST en 2010. Sa biographie officielle indique en revanche plus de trente ans d'expérience dans le traitement de l'eau potable, ce qui laisse penser que ces années ont été consacrées à des activités liées à ce domaine.L'arrivée à KAUST et la montée en responsabilités
Il rejoint KAUST en 2010 et y dirige aujourd'hui le groupe de recherche sur le dessalement, appelé DESAL. Sa progression y est régulière :| Période | Fonction à KAUST |
| 2010-2014 | Chercheur principal (Principal Research Scientist) |
| 2015-2018 | Professeur-chercheur (Research Professor) |
| Depuis 2018 | Professeur titulaire (Full Professor) |
| Depuis novembre 2025 | Président de la Water Desalination Research Platform |
Pourquoi le dessalement pose problème
Pour comprendre l'enjeu de ses travaux, il faut revenir au constat qu'il répète dans ses conférences. Malgré des progrès techniques récents, les technologies de dessalement actuelles consomment beaucoup d'énergie par rapport aux limites thermodynamiques, et le développement des membranes est freiné par un flux relativement faible et par l'encrassement. Le dessalement par osmose inverse, aujourd'hui la technologie dominante, consomme en pratique plusieurs kilowattheures par mètre cube d'eau produite, alors que le minimum théorique pour l'eau de mer est d'environ un kilowattheure. Cet écart donne une idée de la marge de progression. Il y a aussi un problème que l'on cite moins souvent : la saumure, ce concentré salin rejeté après traitement. Elle pose une question environnementale et représente aussi une ressource potentielle. Voici, de façon simplifiée, les grandes familles de procédés dont il est question :| Procédé | Principe | Point fort | Limite principale |
| Osmose inverse | Pression qui force l'eau à travers une membrane | Très répandue, relativement efficace | Sensible à l'encrassement, limitée pour les eaux très salées |
| Procédés thermiques (distillation) | Évaporation puis condensation | Robustes, adaptés aux eaux très salées | Forte demande en chaleur |
| Distillation membranaire | Évaporation à travers une membrane hydrophobe | Fonctionne à température modérée, compatible avec la chaleur résiduelle ou solaire | Flux encore limité, risque de mouillage des pores |
Les grands axes de recherche
Sa page officielle à KAUST résume les orientations de ses travaux : le dessalement durable, les membranes avancées, l'intégration des énergies renouvelables, l'extraction de ressources à partir de la saumure, ainsi que le changement d'échelle et le prototypage. En pratique, cela couvre plusieurs volets.- Les procédés à faible consommation d'énergie. L'objectif est de réduire le coût et l'impact environnemental du dessalement tout en améliorant l'accès à l'eau.
- La distillation membranaire. Ses publications explorent plusieurs configurations (contact direct, gap d'air, assistance par le vide), avec un fort accent sur la modélisation et la validation expérimentale.
- Les systèmes hybrides couplés à l'énergie solaire. Il a par exemple cosigné en 2016, dans Water Research, un article décrivant un système hybride thermique/membranaire alimenté par le solaire.
- La gestion de la saumure. L'idée est de passer d'un déchet à une ressource, ce qui correspond au thème « Water to Resource » de la plateforme qu'il préside.
- L'intelligence artificielle. Son groupe travaille aussi sur l'efficacité énergétique, l'intelligence artificielle et les stratégies de dessalement durable.
La nouvelle membrane de KAUST, un exemple concret
Un article paru en février 2026 dans Filtration+Separation illustre bien ce travail. Noreddine Ghaffour y explique le fonctionnement d'une nouvelle membrane développée à KAUST. Sa couche séparatrice est un film polymère ultramince, à pores subnanométriques et à surface superhydrophobe. Contrairement à l'osmose inverse ou aux procédés thermiques classiques, qui exigent de fortes pressions ou de hautes températures, cette membrane permet de dessaler dans des conditions plus douces. L'intérêt est double :- elle réduit les besoins en énergie, surtout quand elle est associée à de la chaleur résiduelle ou à une source de chaleur renouvelable ;
- elle ouvre la voie au traitement de flux très salés, comme les saumures et les eaux usées industrielles, là où les technologies conventionnelles peinent.
Éditeur, enseignant, passeur de savoir
Au-delà de ses propres recherches, Noreddine Ghaffour joue un rôle important dans l'écosystème de la publication scientifique. En mai 2022, la revue Desalination l'a intégré à son équipe éditoriale, après un passage comme éditeur associé. Il est également éditeur de Solar Compass, et son profil précise qu'il fait partie de comités éditoriaux d'autres revues consacrées à l'eau. Son profil mentionne aussi qu'il a plus de 500 publications et plusieurs brevets. Le groupe DESAL met enfin en avant son rôle de mentor : il contribue à former la prochaine génération de scientifiques et d'ingénieurs et à orienter l'agenda de recherche de KAUSTUne reconnaissance qui s'accumule
Plusieurs distinctions jalonnent son parcours :- 2013-2014 : un financement KAUST Seed Fund de 430 000 dollars.
- 2019 : le Brains for Brine Challenge Award.
- 2024 : le RDIA Sustainable Environment Research Excellence Award.
- 2025 (annoncé en juin 2026) : le Prix du Koweït en sciences appliquées, catégorie sciences de l'environnement.

























