Il a caché un futur président dans une villa de Casablanca. Il a négocié avec les plus grandes fortunes américaines. Il a possédé jusqu'à 2 milliards de dollars. Puis, en une nuit de janvier 1983, tout s'est effondré. Messaoud Zeghar reste l'une des figures les plus fascinantes et les plus troublantes qu'ait connues l'Algérie indépendante : un bâtisseur de l'État devenu, du jour au lendemain, son accusé. Comment un fabricant de bonbons d'El Eulma est-il devenu l'un des pères fondateurs du renseignement algérien, avant de finir brisé par le pouvoir qu'il avait lui-même contribué à installer ?
L'émissaire secret de Boumediène à Washington
Après l'indépendance, Messaoud Zeghar ne quitte pas l'ombre du pouvoir : il l'intègre pleinement. Ami intime du président Houari Boumediène, il devient l'homme d'affaires le plus puissant de l'Algérie post-indépendance — sa fortune personnelle est estimée, à son apogée, à près de 2 milliards de dollars. Sa force ? Un carnet d'adresses hors normes aux États-Unis, où il passe une grande partie de son temps et cultive des relations privilégiées avec de hauts responsables politiques, économiques et parfois même issus du monde de l'aéronautique et des affaires américaines.
Au terme d'un procès hors norme devant le tribunal militaire de Blida, Messaoud Zeghar est acquitté, sans aucune charge retenue contre lui — en partie, selon plusieurs sources, grâce à l'intervention discrète des autorités américaines. Mais la victoire judiciaire ne répare rien : durant sa détention, sa colossale fortune est méthodiquement démantelée par ceux-là mêmes qui l'ont fait tomber, au terme d'une série de rançonnages. Une lettre qu'il adresse au président Chadli, lui demandant l'autorisation de convoquer ses gestionnaires pour liquider lui-même ses biens — dont il se dit prêt à reverser la valeur à l'État algérien — restera sans réponse. L'empire Zeghar ne s'en relèvera jamais : les années 1980 marquent sa faillite définitive.
Des usines de bonbons au maquis
Messaoud Zeghar naît le 8 décembre 1926 à El Eulma, dans une famille modeste de commerçants de la région de Sétif. Rien, au départ, ne le destine à l'ombre du pouvoir. Avant la révolution, il dirige déjà trois usines de fabrication de bonbons — deux en Algérie, une troisième au Maroc — et s'impose comme un homme d'affaires habile et bien introduit. En décembre 1956, il rejoint le maquis sous le nom de guerre Rachid Casa. Avec le colonel Abdelhafid Boussouf, figure fondatrice des services spéciaux algériens, il crée le Service Spécial de la Prospection (SSP), embryon de ce qui deviendra plus tard le MALG. Sa mission : procurer armes, munitions et explosifs à la résistance, une tâche rendue plus urgente encore après l'arrestation de Ben Bella et de quatre autres dirigeants du FLN, en octobre 1956, lors du détournement de leur avion par l'aviation française. Ces missions le conduisent à voyager sans relâche à travers l'Europe et le monde arabe — et à tisser, déjà, un réseau de relations extraordinaire. C'est au cours de l'un de ces voyages qu'il rencontre Charlotte Habsbourg, héritière de la maison impériale d'Autriche, avec laquelle il se lie d'amitié.Le fondateur discret du MALG
Aux côtés de Si Mabrouk Boussouf, Zeghar devient l'une des chevilles ouvrières et l'un des membres fondateurs du Ministère de l'Armement et des Liaisons générales (MALG), le service de renseignement du FLN — la matrice de tous les services algériens qui lui succéderont : la Sécurité militaire, puis le DRS, puis la Coordination des services de sécurité actuelle. Il contribue à la création d'une véritable industrie de guerre depuis le Maroc et à la mise en place des réseaux d'approvisionnement de l'ALN. Un rôle qui, en 1961, le place au cœur d'un épisode resté méconnu : lors de la crise opposant le GPRA à l'état-major dirigé par Houari Boumediène, Zeghar cache ce dernier pendant trois mois dans une villa de Casablanca, alors que Boussouf a lancé un contrat pour l'éliminer. Ce geste scellera, pour longtemps, une relation de confiance absolue entre les deux hommes.Un pont entre Alger et Washington
En pleine époque de rhétorique tiers-mondiste, alors que les relations entre l'Algérie et les États-Unis traversent des tensions récurrentes, Zeghar sert d'intermédiaire discret entre les deux capitales. Il devient l'émissaire officieux de Boumediène outre-Atlantique et participe activement à façonner la politique énergétique algérienne de l'époque, à un moment charnière où l'Algérie affirme sa souveraineté sur ses ressources en hydrocarbures. Pour Washington, Zeghar est un contact précieux dans un pays autrement difficile d'accès ; pour Alger, il est une fenêtre ouverte sur l'Amérique, à une époque où peu d'Algériens jouissaient d'un tel accès aux cercles du pouvoir occidental.L'affaire qui a fait scandale : sa propre sœur enlevée
En 1978, un scandale international éclate. Messaoud Zeghar est accusé d'avoir fait enlever sa sœur, Dalila Maschino, réfugiée à Montréal, le 25 avril, pour la rapatrier de force en Algérie. La raison : il désapprouvait son mariage, célébré en 1975 à Paris, avec Denis Maschino, un étudiant français qu'elle avait connu à Alger. Selon les informations rapportées à l'époque par la presse internationale, Zeghar serait entré illégalement au Canada pour récupérer sa sœur à bord de son propre DC-8 privé, après l'avoir apparemment droguée. La jeune femme aurait ensuite été séquestrée plusieurs mois dans la maison familiale d'El Eulma, avant d'être contrainte d'épouser un citoyen algérien. En mars 1981, elle parvient à s'échapper pour rejoindre son premier mari en France, avant de démentir publiquement les accusations d'enlèvement — vraisemblablement pour apaiser les tensions et éviter des poursuites de la part des autorités canadiennes. L'affaire n'en marque pas moins un tournant : pour la première fois, l'image du tout-puissant homme d'affaires est écornée sur la scène internationale.La chute : accusé d'espionnage sous Chadli
Le véritable basculement survient après la mort de Houari Boumediène, en décembre 1978. Privé de son protecteur, Messaoud Zeghar tente à plusieurs reprises d'entrer en contact avec le nouveau président, Chadli Bendjedid, pour lui offrir ses services et rendre compte des missions que lui avait confiées le défunt chef de l'État. Mais Chadli, qui se méfie de sa puissance financière et de son entregent international, garde ses distances. Sur son chemin se dresse surtout un homme : le colonel — futur général — Larbi Belkheir, alors secrétaire général de la présidence et véritable architecte du nouveau système de pouvoir. Le 17 décembre 1982, alors que le président Chadli fait escale à Paris après une visite officielle en Belgique, Zeghar tente une dernière fois de solliciter une entrevue par l'intermédiaire de Belkheir. Quelques semaines plus tard, le 8 janvier 1983, alors qu'il se trouve à Genève et a été averti du danger — son entourage le suppliant de ne pas rentrer au pays — il est arrêté à son domicile par des agents de la sécurité militaire. Son domicile est fouillé de fond en comble ; des objets personnels, des armes et du matériel technique sont saisis. Selon un récit rapporté dans plusieurs ouvrages consacrés à l'affaire, Zeghar aurait alors demandé à passer un coup de fil et composé le numéro personnel de Larbi Belkheir lui-même, lui expliquant que la Sécurité militaire venait de perquisitionner chez lui. Belkheir l'aurait rassuré, lui conseillant de coopérer, promettant de « régler le problème ». Zeghar suivra ce conseil — pour se retrouver incarcéré pendant 34 mois, soit près de trois ans, sans qu'aucun sévice moral ni physique ne lui soit épargné, selon ses proches.39 jours de garde à vue pour une détention qui devait durer 48 heures
Accusé de trahison, d'espionnage au profit d'une puissance étrangère et de corruption, il est maintenu au secret onze jours durant dans un cachot, les enquêteurs cherchant en vain à lui faire avouer des faits que son avocat qualifiera plus tard de « fantaisistes et dégradants ». Il n'est présenté au procureur de la République que le 16 février 1983 — soit 39 jours après son arrestation, alors que la garde à vue ne peut légalement excéder 48 heures selon la Constitution algérienne. Son avocat, Tayeb Belloula, dénoncera plus tard une procédure entachée d'irrégularités flagrantes, estimant que l'arrestation de Zeghar constituait une erreur politique majeure : puisque les missions qui lui avaient été confiées par Boumediène étaient légales et relevaient de ses prérogatives, l'instruire revenait, de fait, à instruire le procès du défunt président lui-même.
Au terme d'un procès hors norme devant le tribunal militaire de Blida, Messaoud Zeghar est acquitté, sans aucune charge retenue contre lui — en partie, selon plusieurs sources, grâce à l'intervention discrète des autorités américaines. Mais la victoire judiciaire ne répare rien : durant sa détention, sa colossale fortune est méthodiquement démantelée par ceux-là mêmes qui l'ont fait tomber, au terme d'une série de rançonnages. Une lettre qu'il adresse au président Chadli, lui demandant l'autorisation de convoquer ses gestionnaires pour liquider lui-même ses biens — dont il se dit prêt à reverser la valeur à l'État algérien — restera sans réponse. L'empire Zeghar ne s'en relèvera jamais : les années 1980 marquent sa faillite définitive.

























